Hurler avec les loups
traquer l’intrus : un début d’initiation
découvrir les faits au flair : le rétablissement de l’intuition en tant qu’initiation
le compagnon : l’union avec l’autre
la chasse : quand le coeur est un chasseur solitaire
découvrir sa vraie bande : les bienfaits de l’appartenance
le corps joyeux : la chair sauvage
l’instinct de conservation : identifier les pièges, cages et appâts empoisonnés,
rentrer chez soi : retour à soi-même
l’eau claire : nourrir la vie créatrice
la chaleur : retrouver une sexualité sacrée
marquer le territoire : les limites de la rage et du pardon
cicatrices de guerre : faire partie du clan des créatrices
la selva subterrânea : initiation dans la forêt souterraine
suivre comme une ombre : canto hondo, le chant profond)
le cil du loup
Les titres de chapitre du livre de Clarissa Pinkola Estés annonce la couleur.
Vous êtes fatiguées, déprimée, improductive, mécanique, colonisée par votre environnement, stérile, cernée par vos peurs ? Lisez ce livre...
Et découvrez ici l’ introduction.
Introduction - Chanter au-dessus des os.
La vie sauvage et la Femme Sauvage sont toutes deux des espèces en danger.
Au fil des temps, nous avons vu la nature instinctive féminine saccagée, repoussée, envahie de constructions. On l’a malmenée, au même titre que la faune, la flore et les terres sauvages. Cela fait des milliers d’années que, sitôt que nous avons le dos tourné, on la relègue aux terres les plus arides de la psyché. Au cours de l’histoire, les terres spirituelles de la Femme Sauvage ont été pillées ou brûlées, ses tanières détruites au bulldozer, ses cycles naturels forcés à suivre des rythmes contraires à la nature pour le bon plaisir des autres.
Ce n’est pas un hasard si les étendues sauvages de notre planète disparaissent en même temps que la compréhension de notre nature sauvage profonde s’amoindrit. On voit aisément pourquoi les vieilles forêts et les vieilles femmes sont tenues pour des ressources négligeables. Et si les loups et les coyotes, les ours et les femmes sauvages ont le même genre de réputation, cela n’a rien d’une coïncidence. Tous correspondent à des archétypes instinctuels proches. C’est pourquoi on les considère à tort, les uns et les autres, comme peu amènes, fondamentalement dangereux, et gloutons.
Ma vie et mon travail d’analyste jungienne, poétesse et cantadora, gardienne des vieilles histoires, m’ont appris qu’on pouvait restaurer la vitalité faiblissante des femmes en se livrant à des fouilles « psycho-archéologiques » des ruines de leur monde souterrain. Ces méthodes nous permettent de retrouver les voies de la psyché instinctive naturelle et, à travers sa personnification dans l’archétype de la Femme Sauvage, de discerner de quelle manière fonctionne la nature innée de la femme. La femme moderne est un tourbillon d’activité. On lui demande d’être tout, pour tout le monde. Il y a longtemps que la vieille sagesse n’a plus cours.
Le titre de cet ouvrage, Femmes qui courent avec les loups, histoires et mythes de l’archétype de la Femme Sauvage, est né de mon étude de la biologie animale, en particulier des loups. Ce qu’on sait des loups Canis lupus et Canis rufus présente en effet des similitudes avec l’histoire des femmes, tant sur le plan de l’ardeur que du labeur.
Les loups sains et les femmes saines ont certaines caractéristiques psychiques communes : des sens aiguisés, un esprit ludique et une aptitude extrême au dévouement. Relationnels par nature, ils manifestent force, endurance et curiosité. Ils sont profondément intuitifs, très attachés à leur compagne ou compagnon, leurs petits, leur bande. Ils savent s’adapter à des conditions perpétuellement changeantes. Leur courage et leur vaillance sont remarquables.
Pourtant, les uns et les autres ont été chassés, harcelés. À tort, on les a accusés d’être dévorateurs, retors, ouvertement agressifs, on les a considérés comme étant inférieurs à leurs détracteurs. Ils ont été la cible de ceux qui veulent nettoyer l’environnement sauvage de la psyché au même titre que les territoires sauvages, et parvenir à l’extinction de l’instinctuel. Une même violence prédatrice, issue d’un même malentendu, s’exerce contre les loups et les femmes. La ressemblance est frappante.
C’est donc pendant que j’étudiais les loups que le concepts de l’archétype de la Femme Sauvage a pris forme pour la première fois dans mon esprit. J’ai également étudié d’autres animaux, les ours, les éléphants et les âmes-oiseaux - les papillons. Et les caractéristiques de chaque espèce éclairent de manière métaphorique la psyché instinctuelle féminine.
J’ai reçu par deux fois la nature Sauvage en héritage. La première fois, de par ma naissance au sein d’un lignage hispano-mexicain passionné, la seconde, plus tard, quand une famille de Hongrois au tempérament volcanique m’a adoptée. J’ai grandi près de la frontière entre Michigan et Indiana, entourée de bois, de vergers et de champs, et à proximité des grands lacs. Là, mon esprit a été nourri de tonnerre et d’éclairs. Toute la nuit, les champs de maïs craquaient et parlaient à voix haute. Plus haut vers le nord, les loups venaient caracoler et prier dans les clairières au clair de lune. Nous pouvions tous, sans crainte, nous abreuver aux mêmes ruisseaux.
J’étais alors trop jeune pour l’appeler par son nom, mais mon amour pour la Femme Sauvage est né dans ma petite enfance. J’étais plus esthète qu’athlète et j’avais un seul désir : vagabonder, l’âme en extase. Aux chaises et aux tables je préférais le sol, les arbres, les grottes, car je pouvais m’y appuyer sur la joue de Dieu.
La rivière appelait toujours ma visite de ses vœux, à la nuit tombée. Les champs avaient besoin d’être foulés pour bruire de paroles. Il fallait que des feux brûlent dans l’obscurité de la forêt, il fallait que des histoires soient racontées loin des oreilles d’adultes.
J’ai eu beaucoup de chance de grandir dans la Nature. Là, la foudre, en tombant, m’apprenait la brutalité de la mort et la fugacité de la vie. Les nids de souris montraient qu’une nouvelle vie venait adoucir la mort. Quand je déterrais dans la glaise des « perles indiennes », des fossiles, je comprenais que longtemps, très longtemps auparavant, des êtres humains s’étaient trouvés là. J’ai découvert l’art sacré de la parure du corps avec des papillons monarques posés sur ma tête, des vers luisants en guise de bijoux nocturnes et des grenouilles vers émeraude pour bracelets.
Une louve tua l’un de ses petits mortellement blessé ; ce fut une dure leçon sur la compassion, sur la nécessité de permettre aux agonisants de mourir. Les chenilles velues qui tombaient des branches et rampaient pour remonter m’enseignèrent l’obstination, les chatouilles qu’elles me faisaient en évoluant sur mes bras me révélèrent que la peau est vivante. Et j’eus un avant-goût de la sexualité en grimpant aux arbres.
Ma génération d’après-guerre grandit à une époque où les femmes étaient infantilisées et traitées comme une propriété privée. Elles restaient en jachère, mais Dieu merci, le vent apportait toujours de mauvaises herbes... Même si ce qu’elles écrivaient n’avait pas l’imprimatur, elles posaient leurs jalons. Même si ce qu’elles peignaient n’était pas reconnu, cela leur nourrissait l’âme. Il leur fallait mendier les instruments et l’espace nécessaires à leur art et si elles ne les obtenaient pas, elles s’installaient dans les arbres, dans les grottes, dans les bois, dans les placards.
Elles avaient à peine le droit de danser. Aussi dansaient-elles dans les forêts, là où personne ne pouvait les voir, ou dans les sous-sols, ou en allant vider la poubelle. Se parer était suspect. Un corps orné, un vêtement séduisant, accroissaient le danger d’être victime d’une agression, sexuelle ou non.
C’était une époque où les parents qui se montraient violents envers leurs enfants étaient simplement qualifiés de « stricts », où l’on appelait « dépression nerveuse » les profondes blessures de l’esprit des femmes outrageusement exploitées, où l’on disait « gentilles » les jeunes filles et les femmes étroitement tenues, corsetées, muselées, et où l’on étiquetait comme « mauvaises » les femmes qui desserraient quelques temps l’étau.
Aussi, comme beaucoup de femmes avant et après moi, ai-je vécu comme une créature, une criatura, déguisée. Comme mes sœurs, j’ai trébuché sur mes hauts talons et je suis allée chapeautée à l’église ; souvent, pourtant, ma queue fabuleuse dépassait de dessous l’ourlet de ma robe et mes oreilles pointaient jusqu’à faire glisser mon chapeau.
Je n’ai pas oublié la chanson de ces années noires, hambre del alma, le chant des âmes affamées. Mais je n’ai pas non plus oublié le joyeux canto hondo, le chant profond, dont les paroles nous reviennent quand nous travaillons à réclamer notre dû, celui de l’âme.
Telle une piste qui, dans la forêt, se fait de plus en plus étroite jusqu’à sembler disparaître, la psychologie classique tourne court lorsqu’il s’agit de la femme créatrice, de la femme douée, de la femme profonde. Elle est souvent peu bavarde ou carrément silencieuse sur les questions d’une grande importance pour les femmes : celles de l’archétype, de l’intuition, du sexuel et du cyclique, des âges de la femme, de sa façon d’être, de son savoir, de la flamme de sa créativité. C’est ce qui, pendant plus de vingt ans, m’a poussée à travailler sur l’archétype de la Femme Sauvage.
On ne peut traiter des questions de l’âme féminine en modelant la femme selon les critères d’une culture inconsciente, pas plus que ceux qui se prétendent les seuls détenteurs de la conscience ne peuvent lui donner une forme plus facilement acceptable, intellectuellement parlant. Non, c’est là ce qui a poussé des millions de femmes à se mettre en dehors de leur propre culture, à devenir des « outsiders »... Au contraire, le but doit être de faire recouvrer à la femme la beauté de ses formes psychiques naturelles.
Les histoires, les contes de fées, les mythes aiguisent notre vision des choses, en nous aidant à mieux les comprendre, de sorte que nous pouvons retrouver et suivre la piste tracée par na nature sauvage. L’enseignement des contes nous donne la certitude que la piste n’a pas disparu, qu’elle mène les femmes de plus en plus profondément au cœur de la connaissance d’elles-mêmes. Les traces que nous suivons toutes sont celles du Soi instinctuel, du Soi sauvage et profond.
Je l’appelle la Femme Sauvage, car ces mots même, femme et sauvage, produisent llamar o tocar a la puerta, les coups que frappe le conte de fées à la porte de la psyché féminine. Llamar o tocar a la puerta signifie littéralement qu’on joue d’un instrument dans le but d’ouvrir une porte. Autrement dit, on utilise des mots qui provoquent l’ouverture d’un passage. Quelles que soient ses influences culturelles, toute femme comprend intuitivement les mots femme et sauvage.
Quand les femmes entendent ces mots, un vieux, très vieux souvenir s’éveille, la mémoire de leur parenté absolue, indiscutable et irrévocable avec la féminité sauvage. Ce lien peut s’être distendu du fait de notre négligence ou avoir été mis hors la loi par la culture environnante. Il a pu avoir été domestiqué à l’excès ou bien encore nous avons cessé de le comprendre. Mais même si nous avons oublié les noms de la Femme Sauvage, même si nous faisons la sourde oreille quand elle prononce le nôtre, dans la moelle de nos os, nous la connaissons, nous la désirons. Elle nous appartient, nous lui appartenons. Et nous le savons.
C’est dans cette relation fondamentale, primitive, essentielle que nous sommes nées, c’est d’elle que, dans notre essence, nous dérivons. L’archétype de la Femme Sauvage enveloppe l’être alpha du matrilignage. Lorsque, parfois, nous en faisons l’expérience, même fugitivement, nous mourons d’envie de continuer. Chez certaines femmes, ce « goût du sauvage » vient à la grossesse, ou bien pendant qu’elles s’occupent de leurs tout-petits, ou au cours de ce changement miraculeux qui intervient en elles lorsqu’elles élèvent un enfant, ou enfin quand elles entretiennent une relation amoureuse comme on entretient son jardin.
La vision de spectacles d’une grande beauté nous permet d’approcher la Femme Sauvage. Je l’ai sentie qui frémissait en moi devant un coucher de soleil magnifique. Je l’ai sentie en voyant, au crépuscule, des pêcheurs revenir du lac à la lumière de lanternes, en découvrant les orteils de mon nouveau-né, bien rangés comme les grains d’un épi de maïs doux. Nous pouvons la voir partout.
Le son nous permet tout aussi bien de l’approcher : la musique, qui fait vibrer le sternum et excite le cœur, le tambour, le sifflet, l’appel, le cri, le mot, écrit ou parlé. Parfois, un mot, une phrase, un poème ou une histoire sont si riches d’évocation, si justes, qu’ils nous rappellent, du moins un bref instant, de quoi nous sommes faites et où se trouve notre vraie demeure.
Ce « goût du sauvage » va et vient avec l’inspiration. On éprouve cette aspiration à la Femme Sauvage lorsqu’on croise une personne qui a établi cette relation sauvage, lorsqu’on prend conscience de s’être trop consacrée à la flamme mystique ou à la rêverie, au détriment de sa propre créativité, de l’œuvre de sa vie ou de ses amours vraies.
C’est pourtant ce goût fugitif, né de la beauté comme de la perte, qui nous rend si agitées, si désireuses de continuer à poursuivre cette nature sauvage. Alors nous bondissons dans la forêt, le désert ou la neige et nous courons, nous courons, nos yeux sondant le sol, l’oreille tendue. Nous cherchons partout, dessus, dessous, un signe, un indice, un vestige prouvant qu’elle vit encore, que nous n’avons pas laissé passer ntore chance. Et quand nous découvrons sa trace, nous redoublons d’efforts pour nous rattraper, pour remettre tout au propre, nos amours comme notre esprit, pour tourner la page, rompre les ponts, enfreindre les règles, arrêter la planète. Car nous n’avons pas l’intention de continuer sans elle.
Quand les femmes l’ont perdue et retrouvée, elles font tout pour la conserver à jamais. Elles se battent pour cela, car avec elle leur vie créatrice s’épanouit, avec elle leurs amours gagnent en profondeur, en signification, en bien-être, avec elle les cycles de leur sexualité, de leur créativité, de leur travail se rétablissent. Elles ne sont plus les victimes désignées de la violence prédatrice des autres. Elles sont égales devant les lois de la nature, égale pour croître et lutter. Désormais, si elles sont fatiguées à la fin de la journée, c’est suite à des tâches satisfaisantes, non parce qu’elles étaient enfermées dans un travail, un état d’esprit ou une relation amoureuse étriquée. Elles savent instinctivement quand les choses doivent vivre et quand elles doivent mourir. Elles savent partir, elles savent rester.
En réaffirmant leur relation avec la nature sauvage, les femmes reçoivent le don d’une observatrice intérieure permanente, une personne sage, visionnaire, intuitive, un oracle, une inspiratrice, quelqu’un qui écoute, crée, réalise, invente, guide, suggère, qui insuffle une vie vibrante au monde intérieur et au monde extérieur. Quand les femmes sont dans la proximité de cette nature, il émane d’elles une lumière. Ce professeur sauvage, cette mère sauvage, ce mentor sauvage soutient envers et contre tout leur vie intérieure et extérieure.
Le mot sauvage n’est donc pas utilisé ici en son sens moderne, péjoratif, « d’échapper à tout contrôle », mais en son sens originel de « vivre une vie naturelle », une vie où la criatura, la créature, a une intégrité foncière et des limites saines. Les mots femme et sauvage créent une métaphore qui décrit la force fondatrice de l’espèce féminine. Ils personnifient cette force sans laquelle les femmes ne peuvent vivre.
L’archétype de la Femme Sauvage peut aussi être exprimé en d’autres termes, également adéquats. On peut donner à cette puissante nature psychologique le nom de « nature instinctive », mais la Femme Sauvage est la force qui la sous-tend. On peut l’appeler « psyché naturelle », mais la Femme Sauvage est également la force qui la sous-tend. On peut parler de nature innée, foncière, intrinsèque. On peut, en poésie, parler de « l’Autre », des « sept mers de l’univers », des « bois lointains » ou de « l’Amie ». selon la perspective ou la psychologie, on l’appellera peut-être le ça, le Soi, la nature médiale. En biologie, on parlera de nature fondamentale ou typique.
Mais parce qu’elle est tacite, presciente et viscérale, parmi les cantadoras ou l’appelle la nature qui sait, ou la nature sage. Parfois, aussi, « la femme qui vit au bout du temps » ou « la femme qui vit au bord du monde ». Et cette criatura est toujours une sorcière-créatrice, une Déesse de la mort, une jeune fille en cours de descente, ou autre. Elle est à la fois l’amie et la mère des égarés, de ceux qui ont besoin de savoir, qui ont une énigme à résoudre, qui errent dans le désert ou la forêt, en quête de quelque chose.
En réalité, dans l’inconscient psychoïde - une couche de la psyché d’où ce phénomène émane - la Femme Sauvage n’a pas de nom. Elle est trop vaste. Mais dans la mesure où cette force engendre chaque facette importance de la féminité, ici-bas nous lui donnons des noms en quantité et pas uniquement pour avoir un aperçu des innombrables aspects de sa nature : pour nous arrimer aussi à elle. Parce qu’au début où se rétablit notre relation à elle, elle peut en un instant se changer en fumée, nous créons en la nommant un territoire intérieur où nous la pensons et la sentons. Ainsi, elle viendra et si elle est valorisée, elle restera.
En espagnol, elle pourra s’appeler Rio Abajo Rio, la rivière sous la rivière, La Mujer Grande, la grande Femme, Luz del abismo, lumière de l’abysse, La Loba, le femme louve ou la Huesera, le femme aux os.
En Hongrie, on l’appelle Ö, Erdöben, Elle des Bois, et Rozsomak, le glouton - cet animal proche du loup. En navajo, elle est Na’ashjé’ii Asdzaa, la Femme-Araignée, qui tisse la destinée des humains, des animaux, des plantes et des rochers. Au Guatemala, elle est, entre autres nombreux noms, Humana de Niebla, l’Être de Brume, la femme qui vit à tout jamais. Au Japon, elle est Amaterasu Omikami, la Numineuse qui apporte toute lumière, toute conscience. Au Tibet, on l’appelle Dakini : c’est la puissance dansante qui fait voir clair aux femmes.
La compréhension de la nature de cette Femme sauvage n’est pas une religion. C’est une pratique. C’est une psychologie au sens strict du terme : psukhê/psych, âme, et ologie ou logos, connaissance de l’âme. Sans elle, les femmes n’ont pas d’oreille pour l’entendre parler à leur âme ou pour écouter l’horloge de leurs propres rythmes internes. Sans elle, leur regard intérieur est occulté par une main d’ombre et elles passent la majeure partie de leurs journées à s’ennuyer ou à souhaiter que tout soit différent. Sans elle, leur âme ne va plus d’un pas sûr. Sans elle, elles oublient pourquoi elles sont là, elles en font trop ou pas assez, elles restent dans un silence glacé alors qu’en fait elles brûlent. Elle est le cœur qui régularise leur âme comme l’autre cœur, l’organe, régularise leur corps.
Quand nous perdons le contact avec la psyché instinctive, nous sommes à demi détruites et nous ne permettons pas aux images et aux pouvoirs naturels à l’espèce féminine de s’épanouir. Quand une femme est coupée de sa source fondamentale, elle est stérilisée, elle perd ses instincts, ses cycles de vie naturels, que la culture a occultés, ou l’intellect, ou le moi - le sien ou celui des autres.
La Femme Sauvage, c’est la santé de toutes les femmes. Sans elle, la psychologie féminine n’a aucun sens. Elle est la femme prototype. Qu’importe la culture, l’époque, le contexte politique, elle ne change pas. Ses cycles changent, ses représentations symboliques changent. Elle, en essence, ne change pas ; elle est ce qu’elle est et elle est un tout.
Elle passe par le canal des femmes. Qu’on les brime et elle lutte pour émerger. Si les femmes sont libres, elle l’est aussi. Heureusement, même si on l’enfonce souvent, elle remonte toujours. On peut l’interdire, la repousser, la diluer, la torturer, la traiter de folle, de dangereuse, de malsaine, elle monte et émane des femmes, jusqu’à la plus tranquille, la plus tenue d’entre elles, qui gardera toujours en secret une petite place pour elle. Même la femme la plus opprimée a une vie secrète. Ses pensées, ses émotions secrètes sont torrides et sauvages. C’est-à-dire naturelles. Même la femme la plus captive protège l’emplacement du soi sauvage, car elle sait intuitivement qu’un jour il y aura une opportunité et qu’il pourra s’échapper.
Pour moi, tous les hommes et toutes les femmes sont nés avec des dons. Il n’en reste pas moins que l’on a peu décrit la vie psychologique et la façon d’être des femmes douées, talentueuses, créatrices. En revanche, on a abondamment écrit sur les faiblesses des humains en général et des femmes en particulier. Il nous faut donc, dans le cas de l’archétype de la Femme Sauvage et pour la sonder, l’appréhender, utiliser ce qu’elle peut offrir, nous intéresser plus aux pensées, aux émotions, aux efforts qui augmentent la force des femmes. Il nous faut aussi comptabiliser les facteurs internes et culturels qui les affaiblissent.
En règle générale, lorsque nous considérons la nature sauvage en tant qu’être de plein droit, animant et informant la vie la plus profonde d’une femme, nous pouvons commencer à nous épanouir d’une manière que nous n’aurions jamais imaginée. Toute psychologie qui échoue à rependre en considération cet être spirituel inné au centre de la psychologie féminine passe à côté des femmes, de leurs filles, des filles de leurs filles, et de leurs descendantes.
Il faut donc, pour appliquer une bonne médecine sur les parties blessées de la psyché sauvage et rétablir la relation avec l’archétype de la Femme Sauvage, nommer avec exactitude les désordres de la psyché. Ma pratique clinique propose certes une méthode statistique de diagnostic fiable et quantité de diagnostics différentiels, ainsi que des paramètres psychanalytiques qui déterminent la psychopathie en fonction de l’organisation (ou de l’absence d’organisation) dans la psyché objective et l’axe moi/Soi, mais il existe d’autres comportements et émotions qui, d’après le système de référence d’une femme, décrivent expressément ce dont il est question.
Quels sont certains des symptômes d’une relation perturbée avec la force sauvage de la psyché ? Exprimés dans le langage des femmes, les actes, pensées ou sentiments suivants, quand ils existent de façon chronique, signifient que l’on a en partie ou entièrement rompu la relaiton avec la psyché instinctuelle profonde : sen sentir complètement stérile, lessivée, fragile, déprimée, muselée, bâillonnée, froide, en pleine confusion, effrayée, faible, sans inspiration, pétrie de honte, chroniquement sur les nerfs, d’humeur changeante, coincée, squeezée, rendue zinzin, improductive.
Impuissante, doutant perpétuellement, à vif, bloquée, incapable d’aller jusqu’au bout, sacrifiant sa créativité aux autres, se laissant dévorer par le travail, les hommes ou les amis, inerte, indécise, sans assurance, incapable de trouver le calme, de se fixer des limites.
Ignorante de ses propres rythmes, mal à l’aise, loin de son Dieu ou de ses dieux, loin de tout ce qui peut revivifier, noyée sous les tâches domestiques, le travail, intellectualisant à outrance ou sombrant dans l’inertie, parce que tout cela est rassurant pour quelqu’un qui a perdu ses instincts.
Effrayée à l’idée de s’aventurer seule ou de se dévoiler, de se chercher un mentor, une mère, un père, de montrer un travail encore inachevé, de partir en voyage, de s’occuper d’un autre ou des autres, de manquer, de s’effondrer. Craignant l’autorité, fléchissant, perdant son énergie au moment de se lancer dans un projet créatif. Humiliation, fureur, repli, anxiété.
Craignant de mordre lorsqu’il n’y a rien d’autre à faire. Peur de la nouveauté, d’affronter les choses, de prendre la parole, de s’élever contre, cœur serré, estomac retourné, pliée en deux, étranglée, trop gentille, trop conciliante. Revanche.
Ayant peur d’arrêter, peur d’agir, comptant jusqu’à trois pour ne rien fire, finalement, complexe de supériorité, ambivalence, par ailleurs tou à fait capable, fonctionnant parfaitement. Toutes ces coupures d’avec la Femme Sauvage ne sont pas le mal du siècle, le mal d’une époque, le mal d’une ère. Elles sont une épidémie partout et à chaque fois que des femmes sont capturées, à chaque fois que la nature sauvage a té prise au piège.
Une femme saine et comme une louve : robuste, pleine comme un œuf, débordante de vitalité, consciente de son territoire donneuse de vie, inventive, loyale, bougeant beaucoup. Séparée de la nature sauvage, sa personnalité s »’affaiblit, s’étiole, devient spectrale. Nous ne sommes pas faites pour avoir le poil rare et être incapable de bondir, de chasser, de donner la vie, de créer la vie. Quand la vie des femmes est en état de stase ou bien pleine d’ennui, ile st temps qu’émerge la femme sauvage ; il est temps que la fonction créatrice de la psyché vienne inonder le delta.
Comment la Femme Sauvage agit-elle sur les femmes ? avec elle pour alliée, pour leader, pour modèle et professeur, nous ne voyons plus le monde avec nos deux yeux seulement, mais avec les milliers d’yeux de l’intuition.
L’intuition nous rend semblables à la nuit constellée d’étoiles.
La nature Sauvage a dans son sac à médecine tout ce qu’il faut pour soigner. Elle a tout ce dont une femme a besoin, tout ce qu’elle a besoin de savoir. Elle a les histoires, les rêves, les mots, les chansons, les signes et les symboles. Elle est le véhicule et la destination.
S’adjoindre la nature instinctuelle ne signifie pas tout changer de fond en comble, agir de manière inconsidérée ou incontrôlée. Ni perdre ses repères sociaux premiers ou se défaire de son humanité. Bien au contraire. Cela signifie marquer son territoire, trouver sa bande, être bien dans son corps, fière de son corps, sans tenir compte de ses qualités et de ses limites, parler et agir en son nom propre, être en éveil, en alerte, utiliser ces pouvoir féminins innés que sont l’intuition et le fait de sentir les choses, intégrer ses propres rythmes, découvrir sa véritable appartenance, se montrer digne, conserver le plus possible de conscience.
La Femme Sauvage archétypale est la patronne de celles qui peignent, écrivent, sculptent, dansent, pensent, prient, cherchent, trouvent - car elles sont dans le domaine de l’invention et c’est là sa principale préoccupation. Elle est dans les tripes, non dans la tête, comme toujours quand il s’agit d’art. elle peut se lancer sur des traces, courir, convoquer, repousser, sentir, camoufler, aimer profondément. Elle est intuitive, typique, normative. Elle est absolument essentielle à la santé de l’âme et de l’esprit des femmes.
Qu’englobe donc la Femme Sauvage ? Elle est, tant du point de vue de la psychologie archétypale que des anciennes traditions, l’âme féminine. Et pourtant, elle est plus encore. Elle est la source du féminin. Elle est tout ce qui est de l’ordre de l’instinct, des mondes visible et invisible - elle est le fondement. Nous recevons d’elle une cellule lumineuse où sont retenus tous les instincts, tous les savoirs dont nous avons besoin pour vivre.
« ... Elle est la force de Vie/Mort/Vie. Elle est l’incubatrice. Elle est l’intuition, celle qui voit loin, celle qui entend tout, elle est le cœur loyal. Elle encourage les humains à continuer à parler les multiples langages des rêves, de la passion, de la poésie. Elle chuchote dans les rêves nocturnes, elle laisse derrière elle ses empreintes sur le terrain de l’âme des femmes, qui, alors, éprouvent l’infini désir de la trouver, de la libérer, de l’aimer.
« Elle est les idées, les émotions, les pulsions, la mémoire. Perdue et presque oubliée depuis longtemps, bien longtemps, elle est la source, la lumière, la nuit, l’obscurité, l’aube. Elle est la bonne odeur de la boue, la patte de renard. Les oiseaux qui nous disent des secrets lui appartiennent. Elle est la voix qui dit « Par ici, par ici ».
« Elle est celle qui fulmine après l’injustice, qui tourne comme une immense roue, crée les cycles. C’est pour aller à sa recherche que nous quittons la maison. C’est pour la retrouver que nous rentrons chez nous. Elle est la boueuse racine de toutes les femmes. Elle est ce qui nus aide à continuer quand nous baissons les bras, ce qui incube et fait éclore les idées à naître. Elle est l’esprit qui nous pense. Nous sommes les pensées qu’elle émet.
« Où la trouve-t-on ? Où peut-on sentir sa présence ? Elle parcourt les déserts, les bois, les océans, les villes, les barrions, les châteaux. Elle vit chez la reine ou la campesina, dans l’usine, dans la prison, dans les solitudes, les ghettos, les universités. Elle laisse ses empreintes en toute femme chez qui elle trouve un sol fertile. A nous de glisser nos pas dans les siens.
« Où vit-elle ? Au fond du puits, dans les larmes, dans l’océan, dans le cambium de l’arbre, dans l’éther d’avant tous les temps. elle appartient au futur et au commencement. On l’appelle et elle arrive du passé. Elle est là aujourd’hui, s’assoit à notre table, fait la queue avec nous, précède notre voiture sur la route. Elle est dans le futur et vient nous rejoindre à reculons.
« Elle est dans la pousse verte qui perce sous la neige, dans les tiges bruissantes du maïs qui meurent à l’automne, elle vit là où les morts viennent pour qu’on les embrasse et où les vivants prient. Elle vit à l’endroit où se crée le langage. On la trouve en poésie, dans les percussions, le chant, les notes, dans une cantate ou dans le blues. Elle est ce moment qui précède l’inspiration. Elle vit loin, très loin, en un lieu qui affleure à notre monde.
« Certaines personnes vont demander des preuves de son existence. Autant réclamer la preuve de la psyché. Comme nous sommes la psyché, nous en sommes en même temps la preuve. Chacune d’entre nous est la preuve non seulement de l’existence de la Femme Sauvage, mais de sa condition en nous toutes. Nous sommes la preuve de ce numen féminin ineffable. Notre existence est parallèle à la sienne.
« Les preuves, ce sont les expériences que nous avons d’elle et de son manque. Les vérifications, ce sont nos millions de rencontres avec elle, dans notre psyché, à travers nos rêves nocturnes et nos pensées diurnes, nos aspirations et nos inspirations. La manifestation de son passage, c’est que nous nous languissons d’elle quand nous en sommes séparées... »